Reporters Sans Frontières s’installe à Taiwan

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Éloignement géographique, culturel, complexité linguistique et une situation médiatique trouble…Pour plusieurs raisons, l’Asie était le dernier continent à ne pas compter un bureau de Reporters Sans Frontières sur son territoire. Pour remédier à cette situation, l’organisation a décidé d’ouvrir un bureau, à Taipei (capitale de Taiwan). Entretien avec Cédric Alviani, qui prendra la tête de ce bureau le mois prochain.

L’Asie-Pacifique regroupe « les plus grandes prisons du monde pour les journalistes et les blogueurs (…)  les pays parmi les plus dangereux pour la profession » ainsi que « le plus grand nombre de prédateurs de la liberté de la presse à la tête des pires dictatures ». Voilà ce qu’on apprend en lisant la page du site de Reporters Sans Frontières dédiée à la région Asie-Pacifique. Pour dénoncer cette situation, et tenter d’y remédier, l’ONG qui défend les journalistes partout dans tout le monde a donc décidé d’y installer son trentième bureau, qui couvrira sept pays d’Asie du Nord : Taiwan, Hong Kong, la Corée du Sud, la Corée du Nord, le Japon, la Mongolie et la Chine continentale. Il sera dirigé par Cédric Alviani, ancien élève de l’école de journalisme de Strasbourg (CUEJ) et sera basé…à Taipei. Choix non anodin, si l’on prend en compte le peu de considération qu’ont d’habitude les médias internationaux pour la petite île de Taiwan.


Pour Cédric, qui habite à Taipei depuis maintenant 17 ans, ce choix n’est pas si surprenant « Taiwan est une démocratie, un Etat de droit, un pays dans lequel la liberté de la presse fonctionne très bien. » En effet, dans l’index des libertés de la presse que tient RSF, Taiwan occupe la 45ème place mondiale et est le 1er pays d’Asie. « C’est un peu un miracle », explique Cédric, car Taiwan a été une dictature droitière assez féroce pendant longtemps. Mais à partir des années 60, lorsque les pays occidentaux ont commencé à reconnaître la République populaire de Chine (la Chine continentale) au détriment de la République de Chine (Taiwan), les autorités taïwanaises ont choisi de se libéraliser et de s’ouvrir, plutôt que de se refermer sur elles-même, mouvement qu’a eu par exemple la Corée du Nord. « Cela a permis aux autorités taïwanaises de gagner une sympathie des pays étrangers sur la scène internationale qu’elle ne pouvait pas avoir diplomatiquement » explique Cédric, qui poursuit « Taiwan a perdu en reconnaissance diplomatique, mais a gagné en sympathie ». Aujourd’hui, il est tout à fait normal pour la population taïwanaise d’exprimer son opinion dans les journaux, à la télévision… Le choix d’installer le bureau de Reporters Sans Frontières dans cette région est donc également une manière d’envoyer un message fort au pays, et de  «reconnaitre les efforts qui ont été fait par les taïwanais au cours des dernières décennies pour améliorer la situation de la liberté de la presse ».

« Taiwan est une démocratie, un Etat de droit, un pays dans lequel la liberté de la presse fonctionne très bien. »

Cependant, il ne faut pas confondre Reporters Sans Frontières avec une agence de tourisme : son installation à Taiwan ne signifie absolument pas que les journalistes en feront la promotion, ou qu’ils ne seront pas critiques avec les autorités si celles-ci ont des actions qui entravent la liberté d’expression. D’ailleurs, Hong Kong était originellement pressentie pour accueillir l’organisation. En effet, si RSF couvrait déjà depuis Paris une trentaine de pays dans tout l’Asie, il est devenue rapidement urgent de se rapprocher des zones couvertes afin d’être capable de fournir une meilleure information. La Chine étant l’un des principaux problèmes de la région Hong Kong, de par sa proximité géographique semblait donc le choix le plus adéquat « il faut savoir que pour n’importe quel occidental, quand on parle d’ouvrir un bureau de représentation en Asie, la première idée qui vient c’est Hong Kong » affirme Cédric  « C’est la ligne de front pour le combat de l’information libre vis-à-vis de la Chine ». Cependant après deux ans de discussion l’idée de Hong Kong a été abandonnée, principalement pour des raisons de sécurité des journalistes « Quand on est dans une bataille de ce type là, mettre son bureau central sur la ligne de front n’est pas forcément une bonne idée ».

Source : Reporters Sans Frontières

Cédric Alviani prendra la direction du bureau de Reporters Sans Frontières à Taipei

Une situation médiatique qui se dégrade globalement

Hong Kong a en effet subi une dégradation de sa situation médiatique au cours des dernières années . À l’approche du vingtième anniversaire de la réunification de Hong Kong avec la Chine, « la Chine revient sur les promesses qu’elle avait faites ». L’influence de Pékin sur la région est de plus en plus grande, et les journalistes ont de plus en plus de mal à exercer leur métier librement.


Mais Hong Kong n’est pas le seul exemple de cette dégradation,  déplore Cédric « la situation médiatique se dégrade partout dans le monde et également en Asie (…) on pourrait penser que les démocraties sont épargnées mais quand on voit ce qu’il s’est passé par exemple en Turquie, en quelques années on est passé d’un pays qui s’engageait sur la voie démocratique à un pays qui fait un vrai retour à l’autoritarisme ». Un autre exemple ? Celui du Japon, dont les autorités ont repris en main les médias depuis l’accident nucléaire de Fukushima ( en 2011). Grâce au système des  « Kisha clubs », ou « Clubs de presse »  le gouvernement nationaliste de Shinzō Abe,  fait pression sur les journalistes afin que ceux ci ne mentionnent pas l’évènement ou y fassent référence uniquement en termes positifs (en parlant par exemple des habitants qui retournent y vivre, de la culture du riz, mais sans mentionner les risques de maladies). 

« la situation médiatique se dégrade partout dans le monde et également en Asie »

La Corée du Sud a également connu une altération de la liberté de la presse sous l’ancienne présidente Park Geun-hye, finalement destituée après un conflit grave avec les médias, qui sont tout de même parvenus à se faire entendre. Le nouveau président, Moon Jae-in, ancien prisonnier politique très sensible aux droits de l’Homme, donne cependant de l’espoir à Cédric ainsi qu’aux journalistes sur place.


Sa voisine, la Corée du Nord, ne présente quand à elle presque aucune chance d’amélioration de sa situation médiatique. Classée 180ème sur 180 dans l’index des libertés de la presse de RSF, le régime totalitaire qui la dirige continue de maintenir sa population dans une complète ignorance du monde extérieur. Les journalistes autorisés à rentrer dans le pays sont peu nombreux, et leur séjour hautement surveillé et contrôlé.

Cependant  , souligne Cédric,  il ne faut pas oublier que dans cet index la Chine est classée 176ème, soit seulement quatre places avant la Corée du Nord. La situation médiatique de la République de Chine est en effet presque aussi catastrophique que celle de son allié, XI Jinping étant présenté comme « le premier censeur de la planète et prédateur de la liberté de la presse » sur le site de Reporters Sans Frontières. Outre les pressions sur les entreprises de presse et les agressions physiques, le gouvernement de la République populaire de Chine a récemment fait passer une loi qui prendra effet en juin et obligera les blogueurs à se soumettre aux mêmes règles d’écriture que les journalistes, déjà très censurés. 

Les médias sont également obligés de se soumettre à leurs actionnaires, comme le China Morning Post (un des principaux journaux hongkongais) qui a été racheté en 2015 par le géant alibaba.com et dont le vice-président a accusé les médias occidentaux de prendre parti contre la Chine. « Au début ça ne change rien, en apparence, mais le jour où il y a un éditorial un peu sensible à écrire, on se rend soudain compte qu’il y a un actionnaire derrière qui n’accepte pas telle ou telle phrase, tel ou tel mot, tel ou tel concept…il faut faire très attention avec ça. ».

Pour Cédric, «la Chine est le plus gros problème en Asie » . En effet, son pouvoir économique et diplomatique en font la première puissance du continent et une influence importante sur les autres pays.  Ce qui préoccupe le futur directeur du bureau de RSF, c’est que le  gouvernement chinois essaie d’exporter sa propre vision de la liberté de la presse, « une liberté conditionnée aux limites que donne l’Etat ». Il présente ainsi les notions de Doits de l’Homme et de liberté d’expression comme relatives, n’ayant pas leur place dans une culture asiatique, à plus forte raison chinoise.

Cependant, un pays d’Asie du Nord échappe à cette situation de dégradation globale : la Mongolie. Même si on en a souvent une image très traditionnelle, l’ancien pays communiste devenu une démocratie en 1990 connait une amélioration constante de sa situation médiatique, et les journalistes y sont très libres de leurs mouvements « Si je classe les pays d’Asie en fonction de la liberté de la presse, les trois premiers sont Taiwan, la Corée du Sud et la Mongolie ».

Une grande responsabilité

« le peuple et le gouvernement ce n’est pas la même chose»

L’ouverture d’un bureau Est-Asie de Reporters Sans Frontière permettra donc, espère Cédric, de constituer un point de ralliement pour les journalistes dans la région.  L’organisation endosse le rôle de « watchdog » (chien de garde), c’est-à-dire qu’elle se doit de se battre pour améliorer la liberté d’expression partout où elle est muselée « Des gens diront parfois « vous êtes anti-chinois, anti-coréens du nord » mais ce n’est pas la question, RSF est l’ami du peuple chinois. Mais le peuple et le gouvernement ce n’est pas la même chose (…) il n’est pas impossible que dans 10 ans un nouveau gouvernement reconnaisse qu’on avait raison de se battre. »

Grâce à des actions comme des communiqués dans les langues des pays, des conférences de presse ou des aides financières et matérielles aux journalistes, Cédric espère donc réussir à améliorer les choses « Je ne sais pas comment la situation médiatique va évoluer en Asie, mais étant donné le contenu de notre travail il faut être positif » et de finir « Taiwan est vraiment un exemple à suivre pour les autres pays asiatiques, qui feraient mieux de regarder Taiwan plutôt que de regarder ce que fait la Chine ».

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  1 comment for “Reporters Sans Frontières s’installe à Taiwan

  1. Clacla
    5 juin 2017 at 6 h 11 min

    Good job! There’s some place for improvement though….

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